25/10/2013

CRITIQUE : MACHETE KILLS (Robert Rodriguez - 2013)

MACHETE GRILLS


Une recette éprouvée pour un goût de déjà vu


          Cul : nom masculin issu du latin culus, peut-être apparenté à cunnus, le con (au sens le plus originel du terme, cela va de soi). Désigne le fondement de l’anatomie humaine et de sa pensée de manière plus ou moins heureuse, polie ou poétique. Nous retrouvons le terme dans des expressions telles que "cul par-dessus tête", "elle avait un de ces culs mon gars" ou encore "ça troue l'cul".


      Un dernier exemple à même d'éclairer notre lanterne d'étymologistes convaincus est la tournure couramment usitée "t'as du cul mon salaud !", synonyme de "t'as de la chatte mon con", qui n'est pas sans corroborer l'idée d'un lien précédemment souligné entre le culus et le cunnus.
Poursuivons.
         Chaise : nom féminin – mais ce n'est pas de sa faute –, d'abord chaeze vers 1420 puis chaize vers 1470, forme dialectale de chaire qui s'impose vers la fin du XVIIème siècle et désignant un siège à dossier et sans bras pour une seule personne.
        Nous y voilà. Le scénariste de Robert Rodriguez est une chaise : il n'a pas de bras. A savoir qu'il s'appelle Kyle Ward – peu nous chaut, cependant donner les noms n'est pas uniquement une manière de sacrifier à la Tradition Pétainiste qui sied si bien à notre belle patrie, mais il s'agit par ailleurs de la rigueur que je me dois d'apporter au travail qui nourrit ma famille.
        Allons plus loin. Les définitions sus-citées mettent en lumière, avant même le cruel handicap dont souffre le scénariste de Machete Kills... NON ! LÀ ON EST TROP LOIN ! Je disais donc, avant d'aller trop loin, que les définitions sus-citées mettent en lumière, avant même le cruel handicap dont souffre le scénariste de Machete Kills, ce qu'est la position du metteur en scène, de même que le sentiment que laisse le film après visionnage : un cul, deux chaises et un équilibre incertain qui provoquera certaines courbatures demain, surtout vu le prix de la place.
          Pour être bref, le film est aussi dichotomique que la machette de Danny Trejo. On table sur du 50/50, ni plus, ni moins. La première moitié du film est d'un insondable inintérêt quand la seconde vire à un tel n'importe quoi que ça en deviendrait presque génial – attention, j'ai bien dit ici : "deviendrait presque", c'est du conditionnel, un mode de verbe qui exprime une possibilité hypothétique, une affirmation atténuée ou un souhait. Ce qui veut dire qu'en termes de potentialité et avec certaines substances psychotropes vous gueulant dans les synapses à vous rendre intellectuellement sourd, alors là oui, éventuellement ça pourrait peut-être le faire pas mal mais quand j'en vois qui crient au génie, ça me laisse froid. Pourtant, le film n'est ni désagréable à regarder ni la torture que représentent, au hasard, tous les Astérix sauf celui de Chabat.
       Le problème principal de Machete Kills repose dans sa volonté de plaire À TOUT PRIX au spectateur, de balancer systématiquement de gros clins d'œil bien humides et par trop appuyés pour créer une connivence avec celui-ci alors que Rodriguez joue avec les codes du genre. Ce qui donne en substance, tout au long du film, ce discours de la part du réalisateur : "Hé les copains ! Là je fais exploser un truc sans raison, parce que c'est pas normal et que du coup, ça devrait pas exploser et que du coup, c'est drôle parce que normalement c'est pas possible mais comme vous savez que je sais que vous savez, ben on est copains et du coup, ben c'est un peu une private joke." (Notons ici que cela fonctionne aussi avec les filles trop sexy qui balancent les cartouches aussi vite qu'elles les prennent, les armes improbables ou encore les punchlines). Et c'est comme ça pendant presque deux heures. Et du coup, ça ne fonctionne pas. On a parfois l'impression de lire une blague carambar ou de voir un bon gros et bien gras gag potache lorsque Rodriguez se permet des adresses directes au spectateur, censées être humoristiques… simplement parce qu'elles sont adressées au spectateur ! Merci. Au revoir.
          Si au moins Rodriguez jouait bien avec les codes du genre, qu'il lui rendait un hommage plutôt que de sembler se foutre de sa pomme. C'est brouillon, c'est sale. Une fois sur deux – toujours le séant au bord du précipice mobilier – c'est juste et l'utilisation du code générique fonctionne ; une fois sur deux, ça finit dans le ravin comme si l'empressement de vouloir absolument tout mettre sans prendre le temps de soigner, de peaufiner, de trier et d'atteindre une justesse salvatrice qui eut pu lui permettre de tutoyer les étoiles des artistes de la citation parfaite, celle que l'on intègre parce qu'on la comprend et dont la réjection amène, par sa distanciation et sa clairvoyance, une véritable valeur ajoutée, un complément au discours originel par un discours original, bien que trouvant son fondement, devinez où ? Oui, dans l'œuvre primordiale – qu'allez-vous donc imaginer ? Il s'agit par ailleurs de l'essence même de l'écriture et de l'Art en général. L'inspiration vient des autres et il s'agit de mélanger toutes ses sources, de se les approprier et de les mûrir avant de produire une œuvre unique et originale bien qu'ayant des racines qui nous dépassent et ne nous appartiennent pas.

        Le film donne finalement plus l'impression d'être la mise en image d'un brainstorming plutôt que d'un scénario à proprement parler. Il consiste en un empilement de petites idées sympas – ne boudons pas notre plaisir non plus – mais rien ne justifiant de se taper sur les cuisses ou le cul par terre tant le plat est ici réchauffé, entre recette amplement prémâchée et digérée par Rodriguez au cours de sa carrière et auto-citations permanentes à sa propre filmographie. Citons en vrac : Desperado, premier et second opus (et un parallèle saisissant entre Johnny Depp et Michelle Rodriguez), Une Nuit en Enfer, Planète Terreur, la présence d'un traditionnel white trash redneck de shérif à gros flingue un peu raciste aux entournures, d'une scène de cul non assumée, d'une vraie/fausse bande-annonce de début de film (le meilleur moment du film) et de tout un tas d'autres références, elles aussi supposées créer cette fameuse connivence avec le public.


      Alors oui, il y a des trouvailles, oui il y a de bons moments mais le cocktail bonasses, gros flingues, explosions a fait long feu. C'était drôle à ses débuts, quand son approche bis du cinéma de genre semblait être la réponse créative à un manque de moyens mais une fois usés jusqu'à la corde, les ressorts de Rodriguez deviennent mous – et on a envie de le laisser tomber car que faire, sinon laisser les mous choir puis pleurer toutes les larmes de son petit corps souple ? Même son héros bad ass et nihiliste qui ne parle de lui qu'à la troisième personne n'est que trop souvent l'expression de l'irréductible envie de Rodriguez d'imposer des punchlines qui resteront dans les esprits, sinon l'histoire du cinéma. Mais Rodriguez n'est pas Tarantino et il le dit lui-même dans le film – bien que l'on puisse reprocher de manière semblable l'excès de connivence forcée que QT a insufflé à ses derniers films, rendant l'humour bien moins juste et efficace que dans Reservoir Dogs¸ Pulp Fiction ou encore le plus sombre Jackie Brown. Sa qualité première demeurant néanmoins celle de ses dialogues et surtout sa capacité à filmer de véritables séquences et non un empilement de sketchs à la Machete Kills¸ là où le premier opus arrivait pourtant à tenir une forme, lui.
       Dans la première moitié donc, tout va trop vite, tout s'enchaîne avec la frénésie d'un suricate sous MDMA, justement pour être dynamique, justement pour en mettre plein la gueule au spectateur, justement pour donner l'impression que tout va à 200 à l'heure… et justement ça se plante parce que malgré la durée moyenne d'environ 90 secondes des 634 séquences qui occupent les trois premiers quarts d'heures du film, jusqu'à la moitié, on s'emmerde ferme. On s'emmerde parce que l'histoire n'est qu'un prétexte, parce qu'on n'a le temps de rien, ni de penser, ni de savourer, ni de s'identifier. Il ne s'agit pourtant pas de demander à un film de ce genre des qualités dont on se moque éperdument pour peu qu'on ait notre quota d'hémoglobine, de gros flingues, de petites pépés et de grosse poilade mais même l'humour ici est laborieux, parce que Rodriguez oublie que la comédie est avant toute chose basée sur le rythme et que si tout va à fond les ballons en permanence, les accélérations qui font bien souvent le sel d'une scène propre à susciter le rire ne peuvent plus exister – et même un casting trois étoiles n'y peut rien changer. Mention spéciale cependant à Charlie Sheen et au personnage du Caméléon.

          Il faut toutefois nuancer le propos. Car le film se rattrape sur sa deuxième partie. Aux branches, certes, mais quand même…Bon, ne nuançons pas tant sinon on s'en sortira pas. Je disais donc, avant de nuancer mon propos au point de le rendre illisible, que le film se rattrape sur sa deuxième partie. Aux branches, certes, mais quand même. Le tout vire à un tel n'importe, un fourre-tout improbable servi par un génial Mel Gibson qu'on lâche totalement prise et qu'on se laisse embarquer plaisamment dans cette réécriture d'Austin Power au Mexique, avec un méchant à la James Bond et une ouverture vers un nouvel opus qui semble bien plus prometteur parce qu'assumant dès le départ le grand foutoir mâtiné d'un sacré bordel qu'il sera. La fin donne envie de voir la suite et ça, c'est déjà bien.

Red_Fox

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire