04/08/2014

ANALYSE / CRITIQUE : MISTER BABADOOK (The Babadook - Jennifer Kent - 2014)

LA BONNE LECTURE

         Et voici la critique de The Babadook, film absent de notre compte-rendu de Gérardmer 2014. Attention ! Nous tenons à préciser que cette critique contient de nombreux spoilers, passages indispensables à la bonne analyse de l'oeuvre.

  On pénètre dès le début du film dans ce qui serait le "Parfait Petit Apprentissage pour les Nuls du Genre Fantastique" : par le thème du cauchemar, du sommeil troublé, du monstre sous le lit. Par les décors, une maison dont les plans fixes sur les différentes pièces, escaliers, couloirs, vides de personnages, nous font rapidement entrevoir toutes les potentialités de sursauts à venir. Une maison n'attendant presque que l'arrivée du surnaturel perturbateur : l'armoire de la mère, qui semble avoir un visage (deux yeux, un nez miroir), le papier peint, et bien sûr, la cave. Tout cela sera très vite investi dans les règles de l'art par une présence inquiétante, grincements, porte qui s'ouvre, et on se cache sous les couvertures. Des grands classiques.



     Sauf que la réalisatrice n'use pas des effets irritants habituellement utilisés sur ce genre : pas d'excès de musique, bizarrement assez de silence dans la plupart des scènes. Et qu'elle fasse pendant presque tout le film osciller la balance entre les deux personnages est habile : de qui du gosse hyperactif et dérangé qui voit des monstres (Samuel), ou de la mère (Amelia), dépassée, cherchant un sommeil perdu, est celui sur la meilleure voie ? Y en a-t-il un de dangereux, ou de vraiment fou ?


On sait, par une phrase lâchée sans détour par Samuel, que son père est mort dans un accident de voiture alors qu'il conduisait sa femme à l'hôpital pour accoucher. Voici donc la raison de l'arrivée du fantastique, et celle du Babadook.

L'enfant, s'il a peur aussi, est une nouvelle fois plus vif d'esprit que l'adulte : « Ne le laisse pas entrer maman! ». Au début, de par sa nature d'enfant, il est en représentation, cape dorée sur les épaules, devant un public de peluches et un papa bien présent (la photo de lui qu'il a ressorti alors que sa maman cache toutes traces du père). L'enfant a peur de ce Babadook, pose des questions, y croit, voit l'âme de l'histoire (son sens profond, qui devient concret et se mue en une force invisible l'étranglant dans la voiture). Sa mère ne SAIT pas la lire, ni la comprendre, elle se laisse se faire dépasser par l'histoire. Elle devient même Babadook, son teint pâle et son regard fou se forçant de plus en plus – l'actrice prête ses faux airs de Jessica Lange époque American Horror Story au personnage. Elle menace d'emprunter le mauvais chemin en faisant une mauvaise lecture du livre : il est bon d'être effrayé comme Samuel, mais surtout pas de devenir le monstre. « Tous les enfants ont peur des monstres » assène en bon scientifique le médecin. Les parents aussi, et il est avantageux d'en avoir conscience.


On apprend qu'Amelia écrivait, dans le passé, des articles et des livres pour enfants, mais qu'elle ne le fait plus. Elle est un peu comme un héros de Stephen King, ce récurrent personnage d'écrivain dont l'imaginaire a été coupé et qu'un jour, un vent surnaturel "réveille". Pour Amelia, c'est par un livre qu'on dépose à la porte. Babadook est le monstre des livres pour enfants qu'elle n'arrive plus à écrire. Il est aussi plein d'autres choses, et son caractère informe et non défini peut coller à toutes les peurs ou névroses quelles qu'elles soient. Ici c'est surtout une masse profonde, noire, lourde d'un poids sans fin, et sa présence à l'écran donne bien à voir ce avec quoi luttent Amelia et Samuel.

J'aime assez quand, vers la fin, la mère fait face au monstre, à grand renfort de cris, de victoire sur elle-même et de réappropriation de son propre territoire (« On est chez nous!! »). Face à cette mère de nouveau droite dans ses bottes, le monstre abdique. Et de l'ombre effrayante flottante dans l'air, il devient un reste d'épouvantail, ne subsistant à terre que de simples vêtements. A qui ne se laisse pas abattre par la douleur, le cirque de l'horreur laisse place aux substituts fictifs et inoffensifs qui font d'un manteau un homme, et dont use et abuse un enfant pleinement conscient du "faire semblant".
Passés les cris et la lutte, l'enfant et sa facilité d'avancer retrouve le jeu et la magie (il fait un tour à sa mère). « -Je peux le voir? -Quand tu seras grand » Tu as compris, mais reste du côté de la magie pour le moment. L'adulte glisse si facilement vers la folie.


Alors soit, on comprend que la violence de la perte et la douleur de l'absence se muent dans le genre de l'épouvante en excessifs crachats de sang, visions gores et autres joyeuses déglutitions. Tout comme le cri, omniprésent, dérangeant, surtout d'une mère envers son fils. Des "trop plein" qui pourraient découler de l'accident initial, accident physique et traumatisant alors que justement le corps d'Amelia portait son bébé.
Il n'empêche, et c'est la grande déception du film, cette histoire dont le propos et les choix de narration sont par moments pertinents, manque infiniment de grâce. Les effets d'image sautante "je perds ma lentille ou quoi?", le côté zombie de la mère un peu trop ridicule, la voix du Babadook, les dialogues parfois no comment (« T'as six ans et tu pisses encore dans ton pantalon »; ou « Tu commences à me faire chier avec ta petite tête d'attardé »...), les apparitions du père un peu lourdingues..., tout cela empêche l'émotion inhérente à l'histoire de ces personnages de s'installer. On est encore loin d'un trésor d'émotion et de poésie au cœur de l'épouvante qu'était L'Orphelinat (J.A. Bayona, 2008), chef-d'œuvre sur la (quasi) même thématique.

On remercie néanmoins la réalisatrice pour cette lecture live et originale à l'écran.
     Très souvent, en résolution d'un film fantastique ou d'épouvante, on réussit à se débarrasser du monstre. Ici, il est encore là et sera toujours là, tapi dans la cave, toujours. Une chose qu'on nourrit, et dont adulte et enfant ont conscience, parce qu'on ne peut pas oublier. La maison surplombera toujours la cave. C'est assez ingénieux et inédit de laisser la créature telle quelle, dans les soubassements du foyer familial.


THE BABADOOK -  Australie - Jennifer Kent - 2014 - avec Essie Davis, Noah Wiseman,...

CHARLOTTE

2 commentaires:

  1. Ce film est aussi, je crois, une forte métaphore du deuil. Amelia ne parvient à calmer le Babadook qu'une fois qu'elle accepte la mort de son mari, qu'elle lâche prise, cesse de nier cette perte. Ensuite, le Babadook reste dans la cave (lieu où Amelia gardait les affaires de son mari), et elle y retourne pour le nourrir ; elle accepte sa présence et continue d'honorer sa mémoire, comme certains le feraient avec un autel, des bougies et une photographie. Le film tourne autour de ce deuil qu'elle ne peut faire, car elle nie totalement le souvenir de son mari, n'accepte pas d'en parler, ou encore, que son fils puisse "déterrer" ce souvenir. En plus, Baba signifie "papa" dans certaines langues, en turc notamment. Je pense que tout se rejoint.

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