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14/03/2019

CRITIQUE : MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN (Xavier Dolan, 2019)


Et s'il avait répondu



  Je pense à Xavier Dolan. Je pense à lui car il m'avait paru un peu fatigué, un peu triste, un peu en retenue lors de son passage dans une émission télé il y a quelques jours, pour la promotion de ce film. On l'a attendu longtemps celui-là, on l'a attendu à Cannes, et puis non, on a suivi les différentes péripéties de sa fabrication, de son montage. A l'heure actuelle, les Canadiens attendent toujours une date de sortie, le comble pour un réalisateur local. C'est peut-être quand on aime un art passionnément qu'on peut le fustiger le plus violemment : créer rend démoniaques les spectateurs de cette création. On s'en est souvent pris à Dolan, depuis le début. Ce sont même ces échos qui ont précédé mon premier avis, alors même que je le découvrais, au cinéma avec Tom à la ferme. Je ne suis pas là pour dire qu'untel a tort parce qu'il a dit telle chose. Je ne connais pas personnellement Xavier Dolan, je crois connaître un peu ses films, c'est le cinquième que je vois de lui. Je ne lui écris pas de lettre (ou peut-être en écrivant là, finalement), mais je voudrais qu'il se rassure. J'ai été rassurée, moi, en découvrant son film, rassurée sur l'art, le cinéma, l'acte de création, sur les personnages de fiction et le pouvoir-miroir qu'ils peuvent avoir. Rassurée parce que, depuis le temps que l'on crée, même si tout a déjà été dit ou vu, tout peut être encore. Tout peut être investi. On répétait et on continue de répéter partout « C'est son film américain ». Je ne vois néanmoins que lui dans Ma Vie avec John F. Donovan. Et ce n'est pas dit comme une lassitude, car il a même un peu abandonné son exubérance, moins perruqué ses actrices, par exemple. Bon, la musique est toujours là, et ses morceaux pop – y aurait-il quelques souffles de Titanic, dans les chœurs de la bande originale de Gabriel Yared ? La place centrale est une nouvelle fois, et toujours, celle de la mère (exceptionnelles Natalie Portman et Susan Sarandon), éternel sujet de réflexion, de rêverie, de regrets, de violence, et d'amour pour Xavier Dolan. Pour certains c'est un film sur la célébrité, il me semble avoir lu ça au tout début du tournage, quand le projet attisait, que les premières photos de son prestigieux casting sortaient. Américain ou pas, Dolan est toujours au montage. Au scénario, et probablement auteur des dessins préparatoires des costumes. Mais surtout, au-delà d'une figure de réalisateur que d'autres qualifieraient d'écrasante, il est un créateur qui arrive à infuser ses personnages de souvenirs, de rêves, de choses manquées. Quand un autre inventera un film choral éparpillé, Dolan réussit à créer un lien entre deux personnages qui jamais ne se rencontrent, et entre ceux qui gravitent autour de chacun d'eux. Ils s'envoient – se renvoient leurs rêves, leurs déceptions, leurs solitudes. La star Donovan pousse le petit Rupert sur son chemin de vie. Les idoles servent à ça. Elles remplacent des absents, complètent les autres. Elles sont inspirantes, elles sont un phare comme celui qui guide les bateaux. Dolan est Rupert/Jacob Tremblay, on sait qu'il envoyait lui aussi des lettres à ses artistes préférés. On aime le voir retrouver le gamin qu'il était. Ça a du être prodigieux à filmer pour lui. 



Il est aussi certainement J.F. Donovan ; mais si on l'avait devant nous, on ne lui demanderait pas s'il trouve la célébrité pesante. Le film parle de ça bien sûr, de cette place étrange exposée aux yeux de tous. Mais il parle surtout de la place que l'on a et qu'on veut avoir. John ment publiquement pour exister en tant qu'acteur et renvoyer une image dite « conforme », mais il ment aussi à sa famille. Rupert, nouveau en ville, moqué par ses camarades de classe, un père inexistant, se trouve un modèle en John. Dans une scène très dure, et superbement filmée et jouée, il se dispute avec sa mère en lui criant des vérités difficiles à entendre : elle a abandonné sa carrière d'actrice, elle se ment à elle-même en croyant commencer une nouvelle vie ici, etc. Elle aussi, on imagine, se cherche une place. Dans une belle scène en bout de film, John – Johnny, Jonathan, les gens ne l'appellent pas comme il voudrait qu'on l'appelle – est seul dans un coin reculé d'un petit restaurant. Un homme âgé apparaît et le reconnaît, lui dit que son petit-fils est fan de lui. Il ne veut pas déranger mais John, naturellement, se livre à lui. Lui confesse qu'il a l'impression d'avoir volé la place qu'il occupe. « Comment auriez-vous pu voler une place créée exprès pour vous ? » lui répond l'homme avec toute sa sagesse de vie. Le regard de John s'apaise. Tout est là je crois, dans cette réplique, le film est arrivé au bon virage, via cette figure de vieil homme, inédite chez Dolan, chez qui on a beaucoup vu, presque essentiellement, des adolescents, des jeunes adultes, des femmes. Il serait une sorte de figure détachée du reste du monde, divine presque, qui se pointe quand une marée de questions nous assaille.





C'est le cœur du film, et un thème comme celui de la célébrité découle de cela : qu'est-ce que la célébrité sinon une identité « surpuissante » livrée en place publique, que les gens croient connaître et comprendre comme si l'individu en question était un de leurs proches.
D'ailleurs, on sait que Dolan a abandonné une idée en chemin : il a coupé au montage toute la partie de Jessica Chastain, qui jouait une « méchante » il me semble liée au super-héros que devait interpréter John dans son prochain film. Selon Dolan, ce personnage ne s'intégrait pas à son film, disait autre chose. On comprend aisément maintenant qu'il l'ait écarté, n'appartenant pas à la sphère intime de John. Un super-héros aurait été factice, dans un film sur un homme qui a déjà du mal à se chercher, loin d'être « super ». Et puis, c'est intéressant de réfléchir aussi à cette suppression, malgré une production américaine, le réalisateur a enlevé ce qui est caractéristique d'un certain cinéma américain justement, les super-héros. Jusqu'au bout il a modifié son film, on peut s'apercevoir en regardant la bande-annonce après la projection, que certains plans n'y sont plus, notamment celui où John enlève sa capuche dans la rue, l'écharpe qui recouvre une partie de son visage, et découvre des couvertures de magazines. Une autre facette aurait été dite ici, et certainement pas la bonne. Dans le montage final, le projet de film de super-héros est évoqué en famille, moqué, et finalement c'est un autre acteur qui aura le rôle.
C'est ce que s'efforce de trouver un auteur, un créateur quand il invente une histoire : son acte de création est toujours une façon de se chercher lui-même. En se travestissant, en travestissant les autres, en appuyant les couleurs (rouge, jaune, bleu, il y en a plein dans le film qui éclairent la vie ordinaire). En ouvrant des iris comme le cinéma muet le faisait, pour pointer quelque chose de précis – John dans une scène troue de son poing le mur de chez sa mère, et on observe son visage de là, comme une ouverture à l'iris. En se mettant en scène derrière d'autres comédiens. En faisant avec eux prendre corps ses souvenirs, ses rêves, ses idées. Alors, quand il y a des vérités comme celles-là, elles sont entendues. Car c'est un ballet, qui ne marcherait pas pour nous s'il n'était pas sincère et intime. Les murs de ma chambre étaient également recouverts de posters, même si je ne criais pas devant la télé comme Rupert (seulement intérieurement :-) ). C'est bien dommage alors de parler d'égocentrisme, de dire que Dolan ne fait que s'écouter, quand on voit cette démarche emplie de tellement de choses, et qui donne au final un résultat très vrai. Oui, il s'écoute, plus que tout, comme tous les créateurs le font, consciemment ou inconsciemment, et il en fait des films, gardant les rênes de son projet à chaque fois.
Le récit de cette enfance épistolaire et de cet acteur star est recueilli par une journaliste qui au début n'a que faire de cette interview (fabuleuse Thandie Newton qu'on est ravi de revoir au cinéma). Elle referme le film de son sourire, riche de cette rencontre avec un Rupert devenu adulte qui a trouvé, lui, ce qu'il voulait, et qui suit son chemin. Elle a accueilli une délivrance, une histoire de vie.
The Death and Life of John F. Donovan : le titre original est presque celui d'une épopée. La vie en est une, alors si on peut avoir sur nos murs d'enfants quelques étoiles pour guides, ça peut être utile. Et l'importance de ce genre de confession sera peut-être comprise plus tard.



Charlotte

26/06/2018

CRITIQUE : SANS UN BRUIT (John Krasinski, 2018)


A pas feutrés sur la ligne de vie



  Chouette, on est ravis d'apprendre que Merrill, Graham, Bo et Morgan ont des descendants, et qu'ils vagabondent dans les décors et motifs connus et reconnus du film à sursauts, pour notre plus grande jubilation, puisque le tout est parfaitement fait et joliment montré.
Une séquence d'ouverture fabuleuse où tout est là : un monde dévasté, plongé dans le silence car le bruit est devenu danger mortel. Une famille, à la file indienne, ayant réussi à trouver malgré tout un équilibre, réinventant la vie avec une autre mélodie : éviter les feuilles mortes au sol, marcher à petits pas dans l'escalier, jouer avec des pions de tissus. Et déjà, la famille en question est extra-ordinaire : grâce à la surdité de la petite fille, ils ont d'emblée un avantage, un langage commun. Elle sera la clé, comme Bo avant elle. Sauf qu'ici la famille ne fait pas naître les monstres de par son mal être comme dans le film de Shyamalan (Signes bien sûr, allons), les bêtes sont déjà là et la family va très bien, merci. Mais il s'agit encore une fois de la confronter à l'épreuve. La force de la survie sera en son sein même : le handicap de la fillette se révèle donc un atout, et très vite, un don. C'est même une étrange dissonance tout autant qu'une similarité qui se dessine, quand les créatures aveugles n'ont que leur ouïe, surdéveloppée, alors qu'elle ne l'a jamais eu. Formidable manière de marquer le monstre et l'enfant en une sorte de symétrie trouble.



A quoi ressemble une vie sur le fil, à pas feutrés, à quoi ressemble un monde de silence ? Peut-on seulement l'imaginer, à l'heure des villes, de l'hyper technologique ? D'ailleurs la scène où la mère regarde les écrans de surveillance évoque ce sujet, tel un spectacle ironique. Où vont les rires, les chants, les mots quand ils sont proscrits ? Le film égrene une poésie des souvenirs, ces choses qu'on a vues partir, ces musiques d'avant, le langage à réinventer, une oasis – cascade ici – à trouver comme salut. L'apocalyptique poétique, l'on pourrait dire, dans cette mouvance d'un genre survivaliste à la mode (et c'est tant mieux car on aime bien) : l'efficacité du suspens couplé à tout ce qui sous-tend ce monde de mutisme. Finalement, la présence de ce cher Michael Bay à la production est un peu le jeté d'épices sur les lignes lyriques de Krasinski. Ingrédients sponsorisés frousse qui n'ont plus besoin de faire leur preuve, lampe torche, escaliers qui grincent, cave, champ de maïs – c'est le jardin et la maison des Graham and co, on vous dit -, femme enceinte, etc ; face à cette néo famille pieds nus et ces monstres – Démorgorgon de Hawkins, Alien de qui vous savez, peu importe, ils sont figure et miroir, comme tout bon monstre qui se respecte, voilà pourquoi on jubile !



… et vive le maïs ! #cinqfruitsetlégumesparjour


Charlotte

09/04/2018

ANALYSE / CRITIQUE : SENSE 8 (Lana et Lily Wachowski - 2 saisons - 2015-2018)


La clameur de l'union


Unir et faire s'unir : toute histoire et tout entrelacement d'images que représente un film ou une série devraient tendre vers cette simple et universelle direction.
Sun, Wolfgang, Lito, Will, Nomi, Riley, Capheus et Kala sont sensitifs et s'en aperçoivent alors qu'on fait connaissance avec eux dans la saison 1 : ils sont nés le même jour et sont reliés par la pensée, peuvent être ensemble, partager et vivre ce que chacun d'eux vit alors même qu'ils sont dans des pays différents, l'Inde, l'Allemagne, l'Afrique, la Corée, ou les Etats-Unis. Ils forment un cercle. Tout d'abord décontenancés, ils apprennent à faire avec ces voix dans leurs têtes, et puis prennent conscience de l'évidence : sans eux tous, pas de un, comme l'auraient dit d'autres mousquetaires. La ruse scénaristique se transforme en véritable étendard quand il sera porté fièrement devant différentes assemblées, au fur et à mesure des épisodes.

Huit individus, tous marqués par des refus imposés par la société ou par leurs proches. Des individus doubles, divisés entre le Moi profond et le Moi Social qu'on veut leur faire revêtir, comme un uniforme. Nomi tout d'abord, née homme, se sait femme et se fait opérer contre l'avis de ses parents, qui la renient. Sun, fille d'un important homme d'affaires coréen, est elle bien née femme, dans un monde de requins qui veut à sa tête des hommes. C'est pour cela que le jour où son frère manque d'être accusé d'avoir détourné de l'argent de l'entreprise familiale, elle se dénonce à sa place et est envoyée en prison. Elle sera humiliée et souillée publiquement, alors que c'est un autre qui a commis les fautes dont on l'accuse. Kala est aussi une femme, née dans une famille également marquée – menottée - par la société, qui n'a de choix que de suivre les traditions de son pays, l'Inde. Ainsi, la voilà proposée en mariage à cet homme, bon parti, et puis généreux, attentionné. On l'a choisi pour elle. La Kala sociale que l'on veut se mariera à Rajan. Lito est le double par excellence : il en a fait son métier, il est acteur. Et un bon acteur, investi, même si les films dans lesquels il joue ne sont pas très bons. Dans ces derniers, il est le prototype du héros, parfaitement sculpté comme ses abdos, entouré de conquêtes féminines. C'est le rôle qu'on veut lui voir jouer, c'est ce qui marche, on lui pose cette étiquette. Pourtant, le vrai, sous le maquillage, est toujours aussi beau, mais plus fin que les bêtas qu'il interprète à l'écran, toujours soucieux d'employer le bon mot dans ses - pas toujours fameuses - répliques. Et puis ce n'est pas un homme à femmes, selon la formule, lui, il aime les hommes, enfin surtout un. Mais il le cache, parce que ce n'est pas bon pour la carrière du Lito de cinéma.
Capheus représenterait un peu le chemin opposé, quoique, lui aussi on va l'élever vers ce qu'il n'est pas vraiment et qui le dépasse : il va devenir, dans la saison 2, une icône qu'on affiche en grand dans les rues, un espoir pour les gens ; le petit gars ordinaire, bien dans ses baskets, va se retrouver sur scène, un peu comme sa star à lui, qu'il vénère, dont le visage recouvre le bus qu'il conduit, et qui lui a valu son surnom, Van Damme. Mais dans ce chemin, il reste lui-même, et c'est justement ce qui fera sa popularité.
D'ailleurs, dans l'épisode 2 de la saison 2, son speech face caméra, dans les rues de Kibera, est un moment pivot, pour lui, pour ses 7 amis – et pour la série. Se joue à ce moment-là quelque chose de grand : la montée de la clameur, la montée d'une revendication, celle de pouvoir être. C'est un double discours – la dualité continue : son interview est montrée en parallèle de celle de Lito, piégé par une journaliste lui posant des questions intrusives sur sa vie privée, dont des photos volées ont fait scandale dans la presse. Dans les deux cas, les deux intervieweuses n'ont que faire des individus devant leur micro et posent les mauvaises questions. La journaliste filmant Capheus ne partage pas sa vision, il faut qu'il lui explique la sienne, que les films qu'il aime « parlent de courage ». La journaliste du tapis rouge que foule Lito n'entend pas ses mots, pourtant sincères, elle veut juste une polémique, un commérage, l'attaquant verbalement. Les deux femmes s'arrêtent à des photos, des préjugés, ne vont pas au-delà. Là encore l'idée de la série prend tout son sens, parce que c'est chacun des sensitifs qui va s'exprimer devant ces micros, la voix sera multiple, le discours plus grand. Ils font figure d'enseignants, face à ceux qui ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, et vont utiliser des mots simples pour cela, clouant le bec à leurs interlocutrices, dans un écho formidable à entendre pour nous, auditeurs avides :
La Journaliste - Alors qui se tient ... ?
Capheus / Lito (et les autres) - Ici ? Qui suis je ? Vous voulez dire … d'où je viens ? Ce que je deviendrai ? Ce que j'ai fait ? Ce que je fais ? Ce dont je rêve ? Vous voulez dire … ce que vous voyez ? Ce que j'ai vu ? Ce qui m'effraie ou dont je rêve ? Ou qui j'aime ? Ce que j'ai perdu ? Qui suis-je ? En fait, je suis tout comme vous. Pas meilleur. Pas pire. Car personne n'a été ou ne sera la même personne que vous ou moi.

L'épisode en question s'intitule « Qui suis-je ? », donnant ainsi toute la place, toute l'ampleur à une réflexion sur l'être soi.



Nous parlions d'assemblées en introduction, et ce sont trois discours clés, prononcés en public, qui vont résonner haut et fort, tant pour celui ou celle qui les prononce, que pour leur cercle tout entier, et plus largement en devenant universalités.

Les héros se délivrent et clament qui ils sont par les mots : Lito a le plus grand mal à accepter d'être le porte-parole de la Gay Pride. Non sans appréhension, il finit par prononcer son discours (saison 2, épisode 6), plus de mensonge, plus de phrases toutes faites, enfin à nu « Toute ma vie j'ai du prétendre être quelqu'un que je n'étais pas ». Une délivrance pour lui de pouvoir crier ces mots – « I'm a gay man ! », applaudi par une foule en délire.
Les deux autres discours sont non souhaités, on essaye d'en dissuader l'émission. Au mariage de sa soeur (saison 2, épisode 9), Nomi est dévisagée par tous. Sa mère lui somme de ne pas prendre la parole. Un encouragement, bien sûr, pour qu'elle le fasse. Et c'est comme Lito, profondément sincère, qu'elle se tiendra derrière le micro, devant tous, en belle robe, chancelante sur ses talons, et non sans humour, elle va dire ce qu'elle est, sans fard.
Candidat aux élections, Capheus est menacé. Dans l'épisode 10 de la saison 2 - intitulé « Si le monde est une scène, alors l'identité n'est rien de plus qu'un costume » - la clameur atteint son apogée et tout son pouvoir avec le discours prononcé par le jeune Africain. Lui aussi est incertain, ne se sent pas à la hauteur. Ses mots sont tellement attendus ! Par toute une population, qui brandit son visage sur des pancartes ! Il n'aurait jamais imaginé ça, lui petit chauffeur de bus. Il s'avance timidement sur scène et son « Hello » est acclamé comme l'arrivée de Beyoncé au début d'un concert. Et lui aussi va se montrer sans atours. Il balance tout, comme jamais le ferait un homme politique. Parlant de sa famille, de son métissage. « Je suis Kikuyu. Je suis Luo. » « Il ne ressort jamais rien de bien quand les gens pensent plus à leurs différences qu'à leurs similitudes. J'imagine le même avenir que vous. Un avenir où les enfants pourront grandir sans que l'amour soit un mur. Seulement un pont. ». Ces mots fruits de la vérité et de la sincérité ne sont malheureusement pas audibles et compréhensibles à tous : déjà, une émeute dans la foule. Mais il a créé l'espoir, la naissance d'une pensée qui pourtant est déjà là, chevillée au corps – au cœur - de chacun qui un jour naît.

« L'amour est un pont, pas un mur, si on le laisse faire ».


Une bonne place donnée à l'individu, mais aussi, et ça va de pair, à son corps. Et les corps des acteurs ne sont pas toujours filmés de cette façon, c'est aussi ce qui donne à Sense 8 sa particularité. Les corps sont montrés parce que, premièrement, c'est l'enveloppe de l'individu, c'est ce qui le fait exister, c'est son expression et son rapport aux autres, peu importe ce qu'en pense l'entité sociale. Nomi a choisi un corps qui la représente enfin. Sun fait du sien un combat : experte en art martiaux, c'est la plus forte du groupe, elle sait donner les coups et n'a pas peur d'en prendre, aussi parce que ce corps, c'est sa carapace, façonnée à grands coups de douleur au fur et à mesure des années – rigueur d'une éducation, mort de sa mère, puis de son père, trahison du frère. On a beau l'enfermer, elle reste maîtresse de son corps, et ne s'abandonne d'ailleurs pas facilement à un rapport physique qui ne serait pas un combat - avec le policier. On note avec amusement que Sun est souvent dénudée, se baladant en sous-vêtements à la moindre occasion. Dans le tout dernier épisode – ce passage ferait même un peu gag, dès l'instant qu'on a remarqué cette faculté qu'a la série à déshabiller la Coréenne – on lui arrache la tenue de serveuse, perruque rose, petite jupe, qu'elle a mise pour se fondre dans la masse et piéger son frère lors du gala qu'il a organisé. Elle se retrouve en petite culotte argentée et brassière, et la demoiselle exécute ses cascades et course-poursuite ainsi. Et pour cause : c'est la vraie Sun qui est là, mise à nu, sans artifice, libérée, qui ne se cache plus, et elle fait face enfin à son frère. 



Elle n'est pas la seule à délaisser les vêtements. Lito et Wolfgang y vont de leurs abdos, le premier prenant toute sa dimension d'acteur exposé, veillant à entretenir son corps, le deuxième par sa violence animale, c'est peut-être le plus sombre personnage des huit, il a en lui une bonne part de rage, de sauvagerie, qui transpirent par son physique.

Enfin et c'est évident, les corps sont nus aussi parce qu'ils se trouvent, se désirent et s'aiment. Et là encore, toutes les séries et films n'osent pas cette exposition. Elle est fabuleuse dans Sense 8, parce que c'est par elle que l'on ressent à sa juste mesure la passion qui unit Lito à Hernando, Nomi à Amanita, Kala à Wolfgang. Montrer des corps qui s'aiment vraiment, voilà un fabuleux étendard à dresser fièrement en ces heures actuelles, tantôt trop policées, tantôt trop sombres, qui se trompent souvent de sujet, ou plutôt qui ne parlent pas des bons. Fortement inscrits psychologiquement, les personnages existent aussi physiquement, et leurs corps racontent leur lutte de tous les jours, leur lutte pour une vie ! Il était plus que pertinent de les montrer, riches de leurs différences, de leurs couleurs, de leur fougue. Tout cela a du être assez fantastique à jouer pour les acteurs de la série.
Sense 8 dévoile les mots et les corps, les montrant en spectacle pour clamer leur beauté.

Huit personnages qu'on aime de manière égale, chacun étant un plaisir à retrouver. Toutes les séries n'arrivent pas à ce résultat. C'est en partie, je pense, justement parce qu'ils sont tous la facette d'un tout, qu'ils ont leurs propres douleurs et faiblesses, et l'ensemble qu'ils forment les rendent forts, et existants. On les aime parce qu'ils sont l'union. Le montage est là pour faire vivre celle-ci concrètement, faisant passer, glisser un personnage dans le décor d'un autre, en flou, dans la profondeur de champ, en transparence. Comme des amis fantômes flottant au quotidien. La mise en scène s'autorise aussi des rêves de réunion, cette nage sous-marine au tout début de la saison 2 par exemple. Dans un autre temps, dans ce qui ne devrait pas être une utopie, ces formidables personnes-ages seraient réuni(e)s.

La série est belle quand elle arrive, par cette ode à l'union, à faire vivre les expressions – valeurs - qui manquent trop à nos sociétés : s'aider, se comprendre, se donner des forces, partager, se soutenir. Traverser les pays et effacer les frontières. Communiquer malgré les langues différentes.
Un cercle où il faut penser avec le cœur, et dont l'amour est le centre vibrant.

Et bien sûr, comme dans toutes les histoires, et surtout comme dans la vie, les purs sont pourchassés. On en veut à ce cercle d'amour vrai. Le mystérieux Whispers s'insinue dans les têtes des sensitifs, forçant Will à devenir toxico, se bourrant de drogues pour flouter son esprit. Mais l'union fait la force – jamais dicton n'a été autant à propos ! Ils vont lutter ensemble, en apportant à chaque obstacle rencontré, un don, une touche perso, une compétence. Nomi ses lumières de geek informatique, Capheus sa facilité à conduire n'importe quoi de motorisé, Will sa ruse de flic, Sun ses coups de poings, bien sûr. Et on jubile de les voir se superposer aux uns et aux autres dans un fabuleux ballet super réfléchi et hypra chorégraphié. Et puis les sensitifs ne sont pas enfermés dans leur propre cercle : qui est assez proche de l'un d'entre eux peut se joindre au ballet et apporter sa pierre à l'édifice, comme Amanita, dont on a l'impression qu'elle finit par voir ce que voit Nomi.
Sense 8, pendant ses deux saisons, ne cesse de lutter pour que l'amour triomphe. Basiquement. Simplement. Pour que chacun de ses héros soit libéré. Pour qu'ils jouissent de ce qui les définit profondément. Une histoire qui lutte sans relâche pour ses personnages, voilà la beauté.


Sense 8 s'est achevé au terme de la deuxième saison, mais un épisode final exceptionnel de 2h30 sera diffusé sur Netflix courant avril. On n'a pas besoin de vous préciser qu'on a hâte !



Charlotte

05/11/2017

ANALYSE / CRITIQUE : STRANGER THINGS, saison 2 (Matt et Ross Duffer - 2017)

ATTENTION SPOILERS !  
Boîte à souvenirs


  Au tout début de cette saison, Mike est contraint par sa mère de regrouper ses jouets dans des cartons afin de les donner à une association. Tous ses souvenirs mis en boîte et largués ! Au revoir le dinosaure, au revoir le … ah non pas le Faucon Millenium ! Celui-là même lié à un souvenir fort, c'est comme si on la jetait elle, toute entière...
Il y a quelque chose de CE QUI S'EST PASSÉ dans cette série au demeurant géniale. Plus que cette nostalgie dont tout le monde a parlé (nostalgie véhiculée par les années 80, les hommages et clins d'œil à Spielberg, Star Wars, Stephen King, la bande originale choisie avec soin par des créateurs fans, tout comme les tee-shirts de Dustin ou la déco fourmillante de détails...), l'ode au passé, le mystère de ce qui a été, est concrétisé au sens propre, plus profondément encore dans ces nouveaux épisodes, par l'intermédiaire de plusieurs personnages PORTEURS, et constitue le fil dramaturgique de cette saison, fil imagé par plusieurs motifs forts.



  Commençons par les personnages, si charismatiques dans la série – il y en a beaucoup, mais on les aime tous, même Steve :-)
Le chef de file de cette galerie de personnages, absence omniprésente de la saison 1, et pour cause, sa disparition lançait tout l'enjeu scénaristique de la série, et tous les yeux étaient braqués sur lui : Will. Le chétif Will, prisonnier des murs de sa propre maison dans la saison précédente, s'obstinait à communiquer avec sa mère, tout aussi obstinée, par guirlandes interposées. Revenu chez les vivants, et dans le foyer familial, Willy n'est pas au bout de ses surprises, ni de son calvaire, pour autant. Son passage dans le « monde à l'envers » a laissé des séquelles, comme nous le suggérait le dernier épisode. Le garçon crachait une affreuse bêbête dans le lavabo, alors que sa famille fêtait Noël. Mais pire qu'une malédiction qui le ramènerait vers l'autre dimension, la géniale idée de cette nouvelle saison est de faire du jeune garçon un réceptacle au monstre. Nous tentons de comprendre, aux côtés de ses proches et amis, les flashs qui assaillent Will et qui le font basculer, durant le temps de sa vision, « de l'autre côté ». Ils seraient des souvenirs immédiats du Démorgogon. Will, du haut de ses 13 ans et de son petit corps pâle, porte l'âme du monstre. Pratique, peut-être qu'ainsi ils pourront le combattre, en fouillant en lui. Sauf que l'espion, c'est le Démorgogon, et il se sert du garçon pour épier. Will devient sa fenêtre, ou plus exactement et parce qu'il en sera question très bientôt, sa porte vers le monde des humains. Le corps de Will devient portail et surtout porteur. Boîte maléfique. Mais comment se débarrasser du monstre à l'intérieur tout en épargnant le garçon ? Si la rage et les mots sont ceux du Démorgogon, les yeux et la frêle silhouette sont celle d'un enfant. Quel difficile moment à vivre alors que celui où la mère, comprenant que le monstre ne supporte pas la chaleur, va créer un véritable bûcher autour de son fils, au risque de le tuer. L'enfant devient martyr. Puissance du passé contre violence du présent : face aux visions destructrices, Joyce, la maman, Jonathan, le frère, et Mike, le meilleur ami, tentent chacun à leur tour, dans une scène touchante, de faire surgir le vrai Will, par la force des souvenirs communs.

Will le Sage

  L'autre figure très forte de cette ronde de personnages, c'est Eleven, dit Elfe (Millie Bobby Brown, amour, admiration éternelle). Elle est l'incarnation d'un mystère. On a appris lors de la saison 1 qu'elle fut enlevée à sa mère pour servir de cobaye au laboratoire d'Hawkins. Mais elle ne sait rien de son passé et, en fouillant la cave de la maison de Hopper, elle trouve des cartons de dossiers et comprend. Tiens, encore un carton, mais pas rempli de jouets cette fois-ci. Le passé, pour les protagonistes de Stranger Things, est une quête et un parcours. Elfe, cachée pendant toute la saison dans cette cabane, va partir toute seule à la rencontre d'une famille possible – et s'en va même loin de Hawkins, déchirement. Son corps est le fruit d'expériences passées, et comme celui de Will, il porte un traumatisme.


Tout est recherche dans la série, cela l'était déjà dans la première saison, avec la traque effrénée de Will, et de Barbara. Ils continuent tous de vouloir résoudre l'énigme ici, tel un jeu de piste sans fin. Ils cherchent à déchiffrer, comme on cherche en soi l'origine d'une douleur. Joyce a retrouvé son fils, il va bien. Les visions qu'il a ne pourraient l'inquiéter que d'une moindre mesure après tout. Mais c'est mal connaître Joyce, et c'est la force de ce personnage prêt à tout pour son fils. Il n'a pas perdu l'usage de sa voix, mais malgré les séances chez le médecin, ils n'arrivent pas à comprendre. Alors cette super maman va utiliser l'expression favorite de Will : le dessin. Elle va traduire son intériorité. Bien sûr, elle croit son fils et va voir presque par ses yeux – elle rembobine la caméra dont il s'est servi pour Halloween et découvre le monstre à l'image. Elle regroupe tous les croquis griffonnés de manière compulsive par Will et en recouvre l'intérieur de sa maison pour dresser un dessin géant. De la même manière que les guirlandes accrochées au mur de la saison précédente, ces dessins sont une nouvelle fois une tentative de communication entre une mère et son fils, alors même que les deux sont réunis. C'est intime et beau, qu'une mère pousse à ce point l'effort de comprendre et surtout de traduire son enfant, quand d'autres auraient pu s'arrêter aux conclusions médicales d'experts.
De son côté, le shérif Hopper cherche aussi, beaucoup plus intensément que ses agents. Des parcelles de terre ont cramé, il les marque d'un fanion et délimite le terrain : une zone se dessine. Une fois sur place, il se rend compte que la zone en question est sous terre. Des galeries, gigantesques et mystérieuses.
Et entre temps, Joyce and co ont déchiffré les dessins de Will, et grâce à qui ? A Bob, le petit-ami de Joyce. Il venait amener des jeux et autres casse-têtes à Will. Il a vu dans les croquis de ce dernier une carte ! « Les lignes ne sont pas des routes, mais elles font office de routes. Ce n'est pas une carte, c'est un puzzle. C'est une carte de Hawkins ! » La carte est visible pour celui qui veut et peut voir. Or, Bob est expert en électronique mais aussi très joueur, et il n'a pas oublié son enfance. C'est lui qui confie à Will qu'il était le souffre-douleur de ses camarades d'école et comment il a pris sur lui pour ne pas se laisser faire. Et puis, le traducteur de dessins n'est pas joué par n'importe qui : c'est Sean Astin, ancien Goonies, donc ancien gosse estampillé fantastique, et ancien Sam Gamegie. Le personnage de Bob et l'acteur qui l'interprète sont tous deux mus par une grande dose de CE QUI A ÉTÉ. C'est un autre personnage porteur.
Joyce et Hopper, à eux deux, disent également un passé, chacune de leur réunion le fait ressurgir un peu à chaque fois.

"M'sieur Frodon !"

  La carte tracée par le shérif, la carte dessinée par Will, les plantes grimpantes / racines qui mènent aux galeries du Démorgogon, ainsi que les maisons de tous les personnages de la série – celle au fond des bois où est retranchée Eleven, celle de Joyce et Will bien sûr, mais aussi celle de Dustin, avec son aquarium, antre de Darte, et celle de Mike, qui servait dans la saison 1 de cachette à Elfe – sont des motifs visuels à ce fil qui relie présent et passé.

Et, évidemment, il y a le portail qui sépare le monde réel du monde à l'envers, ce portail que s'obstine à brûler l'équipe de scientifique, mais qui brûle aussi de douleur Will, porte par procuration, on l'a vu. Cette porte, c'est LE motif de la série, c'est son enjeu, c'est vers elle que vont toutes les interrogations, toutes les peurs, c'est de là que s'échappent des choses inconnues, étranges ou étrangères, si l'on reprend le titre de la série. Une des questions est de savoir si l'on sera assez fort pour combattre ce qui va s'échapper de cette porte. Et depuis la saison 1, tous ont montré qu'ils l'étaient, de la team de Mike, à Jonathan et Nancy, en passant par Steve. Ils ont usé de ruses, d'armes différentes, mais ils étaient tous assez forts pour ça. Et cette porte c'est quoi ? Une fois Hopper et Eleven descendus juste devant, c'est assez clair : c'est une plaie. La porte est ovale, de la forme d'une amande, et Elfe, avec toute la puissance qu'elle possède, va la refermer comme on recoud une déchirure. Elle a concentré toute sa colère, celle qui lui fait décupler ses forces, et sa douleur. Dans sa tête, cette phrase qu'on lui a dit : « tu as une blessure qui suppure ». Stranger Things, c'est une série avec un monstre, une série qui peut être d'épouvante. C'est surtout l'histoire de souterrains, veines sous la peau dans lesquelles coulent des traumatismes, et de la patiente cartographie de ces veines. Ça remonte à loin parfois, on l'a vu. Et c'est toujours là, comme n'aurait pas eu besoin de nous le rappeler le dernier plan de l'épisode final. Car sans veines, plus de vie. Et la combinaison de tous ces flux sanguins, de tous ces cœurs différents, Will, Eleven, Mike, Lucas, Dustin, Hopper, Joyce, Jonathan, Nancy, Steve, Bob, fait que l'on peut les traduire à haute voix. A eux tous, ils sont la signification. Et ils gagnent forcément. Ils guérissent. Referment les portes. Et au passage, en ouvrent, pour nous, une géante : celle de l'imagination.

Y reviennent quand ??? Snif


CHARLOTTE

03/03/2017

ANALYSE/CRITIQUE : MOONLIGHT (Barry Jenkins - 2017)

iii. du beau bleu à l'âme



Caresse. Couleurs. Grâce. Un film arrive rarement à conjuguer avec autant de maîtrise et de pudeur ces trois qualificatifs. Revenons donc sur ceux-là, quelques semaines après avoir vu Moonlight, car le film et ces trois mots ne nous ont pas quitté depuis.

Caresse
C'est celle qui entoure les personnages d'un grand bras protecteur. Dès le début, elle est là, figurée par un plan séquence tourbillonnant autour de Juan, occupé à gérer son petit trafic de drogue. Une réalité sociale de suite non balayée – elle est là – mais dépassée par la beauté de cette caresse. Juan trouve 'Little' Chiron planqué dans une cabane dégueux, tenant lieu de repère de drogués. Le gamin ne parle pas. Alors Juan l'héberge pour la nuit. Ça y est. La relation père/fils s'est enclenchée, et elle infuse bientôt toute cette première partie (« i. »), en quelques scènes, par les regards émerveillés du petit observant son modèle. Juan est celui qui répond à ses questions, qui essaye du moins ; quand sa mère est trop occupée par la boisson et les hommes. Encore une fois, c'est une caresse qui vient envelopper cette maman déglinguée : quand le réalisateur choisit de couper son cri, et de l'entourer dans le cadre d'une aura rose. Dans cette demeure familiale rude, le souffle généreux du réalisateur pousse ses personnages vers plus de lumières, comme pour leur dire « ça va aller ! ».


Sur la plage, dans le deuxième chapitre (« ii. »), le réalisateur enveloppe Chiron, grand Little, et Kevin, assis côte-à-côte, de ce même bras géant tant il arrive à les filmer aussi justement, aussi intimement, se retranchant légèrement, montrant des dos, une main qui se tord dans le sable. Un cran derrière par pudeur et délicatesse, 100% dans le cœur palpitant de Chiron. J'ai rarement vu de scène aussi belle que celle-ci.

Couleurs
Les caresses des mouvements de caméra de Jenkins s'accompagnent, se conjuguent à des fourmillements de couleurs vives et douces, échappées de rêveries wongkarwaiennes. Il y en a partout, du début à la fin, accompagnant le chemin du personnage, l'encourageant. Celle qui prédomine est enclenchée par Juan, quand ce dernier raconte à Chiron qu'un jour, une vieille dame lui a dit qu'à la lumière de la lune, sa peau noire semblait bleue. « Tu es bleu ! Je vais t'appeler Bleu » lui avait-elle lancé. C'est Juan qui a d'abord mis la lumière sur Chiron, au début du film quand il détache la planche qui recouvre la fenêtre de la cabane où s'est réfugié le petit, faisant fuir la pénombre. Il enclenche ensuite le bleu. Et Jenkins, protecteur, en distille tout son film. Oui, regarde autour de toi Chiron, les murs de ta maison sont d'un turquoise clair, les casiers, portes et murs de ton collège sont bleus, ton sac à dos est bleu vif, ton tee-shirt, ceux portés par ta mère; jusqu'à la lumière de la cuisine de ton apprenti dealer, les fenêtres des habitations croisées en route, les néons, et même ce reflet qui vient choper les yeux de Kévin, derrière ses fourneaux.
Pas étonnant qu'à la troisième partie de sa vie (« iii. »), Chiron devenu 'Black' (couleur scintillante, n'en déplaise à certains) s'orne les dents d'or. Comme une parade contre le doute, une armure de couleur face à la vie et ses montagnes.
L'affiche du film le clame aussi et elle est réussie pour cela : elle relie les trois visages de Chiron, avec chacun une couleur différente, de teintes très proches, mais différentes. Trois cœurs, trois états. Dans mon esprit, étrangement, quand j'y pense, il y a parfois trois personnages, Little, Chiron et Black, et pas seulement à cause des trois acteurs qui les interprètent. Il y a trois personnages, et en même temps un seul. Peut-être parce que chaque chapitre de cette vie a une densité folle, tout en faisant naître le suivant naturellement, et le complétant.
Par cette affiche, par ces images, par ces trois acteurs, il serait temps de bien comprendre, pour ceux qui, pauvres d'eux, ne le savent pas encore, que la couleur de peau est une couleur merveilleuse. Elle n'est pas une, mais multiple ; possède toutes les nuances inimaginables et possibles ; elle est le reflet tantôt d'un père de substitution, de cris déchirants, tantôt d'un désir. Elle est trop souvent assimilée à un quartier, un pays, une catégorie, un caractère ; elle est tellement plus que ça. Je ne suis pas Chiron, mais je pense que j'ai en moi au moins une couleur de commune avec lui. Peut-être ce joli rose, celui que j'aime choisir pour mes vêtements. Ou peut-être que c'en est une autre. Alors, voyons ce film comme il mérite d'être vu, comme un film qui réhabilite la couleur. Et je parle bien de la couleur de l'aura, celle qui accompagne l'humain et qu'on peut apercevoir quand on se penche un peu dessus. Jenkins filme cette aura, en découpant les contours des visages de ses personnages de couleurs qu'ils portent en eux.

Bleu Rouge Rose Jaune Soleil Noir Vert Nuit Turquoise

« Je vais me changer » lance Kévin alors qu'ils entrent tous les deux dans la maison de ce dernier, après son travail. Que met-il ? Un tee-shirt bleu.

Grâce
Barry Jenkins a réussi à raconter un personnage par le prisme des couleurs. Il a aidé Chiron à prendre conscience de sa propre couleur, lui qui ne sait pas trop comment être, n'ose pas être. Piquer le diam's à l'oreille de Kévin, le foulard sur la tête de Juan. « Who is you, Chiron ? ». C'est prodigieux qu'un réalisateur arrive à peindre aussi bien un personnage, et qu'il parle à travers lui de la peinture de tous.
Il réussit à chaque scène à envelopper son tri-personnage et ceux qui l'accompagnent d'une grâce qui le place à la fois tout en haut du monde (le film devient notre monde, pendant presque deux heures), et aussi tout près de nous (Chiron est à côté, c'est peut-être mon voisin de siège, à l'aura orangée). Il écrit chaque scène comme ce qu'on retiendrait d'une vie. Il réussit à donner corps, par le choix de ses comédiens formidables, à un trio de fragilités qui ne lâchera jamais car c'est son identité profonde : la fragilité chahutée d'un enfant, celle d'un ado frôlant le désir, et la fragilité de l'adulte, malgré la carapace tout en muscles. C'est bouleversant de corps et c'est aussi génialement cinématographique d'arriver à faire ça : outre la démarche, ou les muscles sculptés de Black, c'est être ramassé sur son plateau de cantine, relever la tête dans les couloirs du lycée, hésiter, relever les épaules ; rougir pendant tout le temps des retrouvailles avec celui qu'on a aimé ; se baigner dans une eau nouvelle entouré de bras puissants. C'est partager, en trois partitions, un même air interrogatif, une même attente, des mêmes silences.





Un quartier, un pays, les a priori, la misère d'une mère, la couleur de peau, une sexualité empêchée par tous les facteurs précédents : tout ça est dans le film et vous savez quoi ? Barry Jenkins fait avec, et leur dit FUCK. Oh non, je rectifie, cet homme est un poète, alors il dit plutôt : PUTAIN D'OBSTACLES, ON VOUS AIME, JE VAIS VOUS COLORER DE TOUTES LES COULEURS POSSIBLES, MON FILM SERA L'ARC-EN-CIEL DE CHIRON ; ET IL SERA LE VOTRE.

Rêver que le ciel puisse colorer une peau : le cinéma peut faire ça, il peut rendre les couleurs à leur juste valeur.



Subjuguement vôtre,

CHARLOTTE

20/01/2017

LE BILAN 2016

      Veuillez nous excuser pour le retard certain en ce qui concerne nos "tops/flops" respectifs, mais nous sommes passés maîtres dans l'art du suspens. Quoiqu’il en soit, nous revenons tous pour vous fournir nos coups de cœur, nos déceptions, nos vibrations et nos dégoûts cinématographiques de l’année 2016, tout en vous souhaitant d’autres coups de cœur, déceptions, vibrations et dégoûts pour l’année 2017. Bien que très souvent subjectifs, nous nous efforçons d’avoir des avis (quasi) objectifs (du moins nous le voulons de toutes nos forces), pour vous satisfaire, même si certains d’entre eux peuvent vous heurter. Sachez que le cinéma est avant tout une affaire de goût avant d’être une affaire de réflexion.




      Nous sommes humains, mais pour ainsi dire, passionnés. Donc laissez-vous transporter par nos écrits. Riez, soyez émus, soyez d’accord ou non, réagissez, agissez. Comme nous devons toujours le faire dans la vie. 



       Surtout, restez curieux et alertes !

(Merci M.W-N pour l'introduction... Le rédacteur n'a pu introduire lui-même car il a un rhume.)


15/01/2017

ANALYSE/CRITIQUE : QUELQUES MINUTES APRES MINUIT (A Monster Calls - Juan Antonio Bayona - 2017)

LA QUATRIÈME HISTOIRE
Après Simon


   L'Orphelinat, autre film de Bayona, s'ouvrait déjà sur un réveil soudain, agité par un rêve perturbé. Ce film-ci commence par un cauchemar, et montre très vite sa créature, passé l'heure solennelle de minuit. La nuit, les rêves fourmillent, féeriques ou sombres. C'est le moment où Conor s'installe au bureau de sa chambre et dessine, musique sur les oreilles. Le crayon attend, sur la page blanche, une nouvelle inspiration. Devant lui, affichés sur le mur, ses nombreux dessins, qu'on aimerait prendre le temps d'observer un à un : un œil ici, un étrange personnage là. Sa fenêtre est ouverte. Au loin, un arbre majestueux, et la silhouette d'une église. La fenêtre ouverte, déjà l'échappée.
Et puis sonne minuit et quelques, et soudain un monstre, sortant ses bras des racines de l'arbre. Il vient du cimetière, on l'aperçoit depuis la chambre : déjà, il est drôlement marqué, il vient presque d'apparaître avec sa propre définition, et déjà il est lié à Conor. Il va faire trembler le sol, casser tout un pan de mur de la maison, mais la mère endormie du garçon ne s'est pas réveillée ? Quand même ça fait beaucoup de fracas... Non, seul Conor le voit.



17/12/2016

ANALYSE/CRITIQUE : PREMIER CONTACT (Arrival - Denis Villeneuve - 2016)

Attention ! Si la critique qui suit ne dévoile pas de moments majeurs du film, il vous est conseillé de voir le film avant, pour en préserver toute sa découverte.

PARLER

...à travers quatre motifs

La baie vitrée
  C'est peut-être un de mes plans préférés du film. Car tout est là d'emblée : l'intériorité du personnage, c'est sa maison, elle est grande et vide, et l'extériorité alentours, à qui cette immense baie vitrée n'impose pas de frontière. Louise (Amy Adams) peut voir tout ce qui se passe dehors et on peut certainement la voir aussi depuis l'extérieur dans son espace personnel. Cet espèce de grand tableau transparent dévoile ce personnage principal et tout ce qui l'entoure et la dépasse.


01/12/2016

ANALYSE/CRITIQUE : TU NE TUERAS POINT (Hacksaw Ridge - Mel Gibson - 2016)

Ou comment lutte la figure du Candide


Il y a des falaises d'où la vue est meilleure, et d'où l'élan précède une belle envolée.


  Du démarrage classique – cadres classiques, situations classiques : flash-back de l'enfance, rencontre avec une fille, on a même l'adieu des amoureux avec le train qui part... - je retiendrais le visage écarquillé de l'enfant, juste après son acte de violence envers son frère. Un hébétement qui correspond à ce que nous décrirons plus loin.


03/10/2016

ANALYSE/CRITIQUE : COMANCHERIA (David Mackenzie - 2016)

les Misérables

  Les beaux films cette année se passeront donc sur les routes. A quelques similitudes équivoques, c'est au final une même recherche qu'ils se partagent : celle d'un monde qui serait un peu moins dur, malgré tout le foutoir de notre horizon contemporain qui fait barrage.


Les protagonistes de ce film, Toby et Tanner, deux frères, deux braqueurs, et Marcus et Alberto, deux rangers, sont les quasi jumeaux des héros du film de Bouli Lanners sorti en début d'année Les Premiers, les derniers, et on se rêve à croire qu'ils parcourent la même route. A chaque fois deux duos de chasseurs et de chassés, deux camps qui émeuvent sans arriver à diviser le spectateur.



20/05/2016

CANNES 2016

Elle revient sur la Croisette... et elle n'est pas contente.


         Charlotte ne s'en lassera jamais. Elle est retournée à Cannes. Pas pour la ville, certes non, mais pour l’événement annuel où on apprend qu'il est spectaculaire de savoir monter une marche et où la critique professionnelle ne se sent plus pisser et se défoule sans vergogne sur ces maudits réalisateurs qui ont la carte et qui ne la méritent sans doute pas.
        Pour la troisième fois consécutive, Charlotte participe à cette orgie ubuesque pour le DWARF et livre son florilège de critiques, de joies et aussi de déceptions. 


26/04/2016

ANALYSE/CRITIQUE : MIDNIGHT SPECIAL (Jeff Nichols - 2016)

POUR NOUS AIDER À VOIR

            Tout est lié. Surtout ce qui fait le plus sens. Partons d'où nous nous étions arrêtés. Je reprends le convoi métaphorique, la « voiture échappée » des Premiers, Derniers de ce cher Bouli, pour la faire rencontrer une autre voiture en fuite. A ce train-là, la voiture est d'ores et déjà proclamée véhicule d'envolée cinématographique 2016. A son bord, d'autres freaks, tentant d'échapper au camp de la 'norme' : Roy, son fils Alton, doué de pouvoirs et de yeux étranges; l'ami Lucas puis la mère. Le montage ne cessera jamais de mettre en opposition l'enfant bizarre et sa famille face au gouvernement (Nasa, Fbi) et face au dénommé Ranch.


04/03/2016

CRITIQUE/ANALYSE : LES PREMIERS LES DERNIERS (Bouli Lanners - 2016)

JULIA, ROEM ET JÉSUS


           Il y a des films qui continuent de vous suivre quelques temps après la projection. Ou peut-être est-ce parce que l'on est encore un peu dedans. J'ai vu Les premiers les derniers il y a deux jours, depuis j'ai fait la fête, j'ai fait des courses, j'ai cuisiné, parlé avec des amis, vu d'autres choses sur d'autres écrans... et j'ai l'impression d'être encore sur cette route. D'avoir été attrapée en route par ces personnages. Ils ont réussi à choper un petit bout de moi qui fait que, même quand je fais autre chose, j'ai des réminiscences de ce voyage. Des flashs.
         J'ai rencontré deux jeunes vagabonds simples d'esprit, deux Roméo et Juliette des caniveaux, dont je n'ai pas mis longtemps à tomber folle amoureuse.

25/02/2016

CRITIQUE/ANALYSE : CAROL (Todd Haynes - 2016)

CADRES ET POSTURE CONTRE ETRE SOI



         Un plan dit tout du film : il se situe juste après la première rencontre des deux femmes au magasin de jouets. Il montre Thérèse (Rooney Mara) ouvrant son casier pour y ranger son bonnet de Noël, distribué par leurs responsables le matin même. Elle est un peu sonnée, et attend quelques secondes, immobile devant son casier. Le surcadrage de l'image (plan + cadre du casier) et au même moment, le retentissement de la sonnerie qui clôt la journée de travail, lance le mélodrame. Thérèse, malgré la petite folie du bonnet de Noël (bien qu'ici avant tout une obligation professionnelle), est appelée par cette brutale sonnerie à se réveiller de sa rêverie, et nous sommes également prévenus par l'image que l'horizon sera, pour elle, "empêché". Ce plan prépare, explique et résume le film de Todd Haynes : il dit à la fois la femme, le portrait, les conventions et l'absence de liberté.

31/12/2015

LE BILAN 2015

Cette année, le DWARF ne sera pas en retard pour livrer son bilan de l'année 2015. Vous pouvez ainsi retrouver les goûts et les couleurs de nos contributeurs sous forme de listes ou d'articles plus ou moins étoffés. Il y aurait tellement à dire et à développer sur chaque, mais comme la fin d'année arrive à grand pas et qu'on a vraiment plus le temps pour discutailler, venons-en à l'essentiel. Et on en reparlera en 2016 si le cœur nous en dit. 

Tout de même, si on devait dénicher un dénominateur commun dans toutes ses listes (et si je me laissais envahir par un peu de mauvaise foi et surtout de mon amour incommensurable pour ce réalisateur), ce serait cette formule :


 "MERCI GEORGE MILLER" 

Cette déclaration revient en effet à plusieurs reprises à travers les différents avis et le dernier film du réalisateur australien Mad Max - Fury Road figure en pole position des meilleurs films de l'année 2015. Le Dwarf prouve, une fois de plus, son éclectisme puisque ce film fut assez fraîchement accueilli par Roland à l'époque de sa sortie (cf. critique de Francis THE Hustler). 
N'est-ce pas là le signe qu'un grand film doit diviser les avis pour mieux régner dans les débats enflammés... et pour rester graver dans les mémoires ?

Place sans plus tarder à Red_Fox, Charlotte, Roland, Bob Coolidge, Jean-Baptiste, M.W-N et à bibi (enfin Mumu, donc moi). 

24/12/2015

CRITIQUE(S) : STAR WARS - LE RÉVEIL DE LA FORCE (Star Wars - The Force Awakens - J.J. Abrams - 2015)

QUAND J.J. A TUE JAR JAR...


        Nul doute que la sortie événement allait susciter moult réactions au sein de notre collectif et que cette nouvelle guerre de l'étoile allait provoquer une énième bataille cinéphilique. 

         Alors on inaugure une nouvelle flopée de critiques résumant à peu près, si on les concentre, toutes les qualités et les défauts de cette nouvelle entreprise initiée et surtout "marketée" par l'empire Disney. Si vous ne l'avez pas encore vu, je vous conseille son visionnage pour vous forger votre propre avis... Je vous avertis juste en toute honnêteté que notre suite d'articles contient des spoilers, dont certains portent sur des passages clés. Il est parfois utile de dévoiler l'intrigue pour pouvoir rentrer dans l'analyse. Excusez-nous à l'avance du désagrément.


      Toutefois, nous allons commencer notre exploration avec la critique très enthousiaste de ce bon vieux Francis, garantie sans spoilers ! Vous pouvez au moins lire celle-ci pour vous donner envie d'aller voir le film... puis revenir en ces lieux après la séance. 

        Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture, éventuellement un bon film et surtout un joyeux Noël. 

09/12/2015

ANALYSE/CRITIQUE : HUNGER GAMES, LA RÉVOLTE - PARTIE 2 (Hunger Games : Mockingjay - Part 2 - Francis Lawrence - 2015)

REEL, PAS REEL ?

De la recherche d'une imagerie


         Les jeux recommencent toujours. Nous avions vu pour le deuxième volet d'Hunger Games (voir critique) que le film, en plus de son histoire propre, mettait notre hors champ réel de spectateur en surimpression : nous étions spectateurs à part entière de l'arène, complice du jeu pervers des écrans comme nous le sommes devant notre télé, complices du jeu factice de Katniss l'égérie, utilisée pour plaire ; le blockbuster avait toute la pleine conscience de montrer ses ficelles, et ça le faisait marrer. Nous aussi, on trouvait ça plutôt fin.


  Ici, dans cette deuxième partie de dernier volet, on nous a fait miroiter comme les studios des gros films à franchise aiment le faire, et si on pensait que c'était fini cette histoire de Jeux, que nenni ! Les Hunger Games reprennent une nouvelle fois, et sans arène, directement dans la maison mère, autrement dit le Capitole, la ville siège de Snow. Katniss le dit, tout ceci est un cercle sans fin. Une fois de plus conscient de ce jeu, on attend la conclusion; où va atterrir la flèche de Katniss cette fois-ci?